Présentation

Après des études supérieures en lettres modernes, j'ai effectué un retour à la terre dans les années soixante-dix, me consacrant au maraîchage puis à l'oléiculture. www.adolive.com 

Inspirée par cet arbre mythique qu'est l'olivier, j'ai éprouvé le besoin de décrire la relation qui nous unit afin de transmettre les leçons de sagesse, d'amour et de beauté, qu'il insuffle à ceux qui se donnent la peine de l'aider à prospérer.

A la parution de mon premier livre j'ai adhéré à  l'association internationale des écrivains et artistes paysans (AEAP), que j'ai l'honneur de présider aujourd'hui.
Site: www.ecrivains-paysans.com 
Blog: http://blog.ecrivains-paysans.com 

Vous trouverez ici mes publications que vous pouvez vous procurer également sur notre boutique en ligne (France métropolitaine uniquement), ainsi que l'annonce des manifestations auxquelles je participe.

Merci de votre visite, n'oubliez pas qu'un petit message, laissé sur la page contact, me fait toujours plaisir.

A bientôt,

Jacqueline

Cadeau: Pour 3 livres commandés, le CD du conte "Le Roi des oliviers" lu par Ana-Paola Bernard.

 

La France agricoleLa France agricole [1.246 Kb]

Un texte chaque mois

Larmes de sang

 

Il avait bien neigé. J’ai pris des photos des oliviers ployés sous le poids de la neige. : blanc et argent éclatant sur l’azur du ciel, spectacle dont je raffole d’autant plus qu’il est devenu rare. Je n’étais pas inquiète. D’ordinaire, plus que la neige ou le froid, les oliviers craignent les brusques écarts thermiques, une chute soudaine des températures après une période de redoux, ou lorsqu’on a démarré la taille un peu trop tôt et que la sève a commencé à remonter pour panser ses plaies. Ce n’était pas le cas et je pouvais partir tranquille à Paris. Néanmoins, ce soir-là, un froid sec peu ordinaire glissait sur la neige. J’avais beau me dire que celle-ci protègerait les arbres de la morsure du vent, je suis sortie, de nuit, tendre l’oreille. Je repensais à ce beau texte triste sur le gel de 1956 : « La nuit où l’on entendit crier les oliviers », car les branches éclataient de toute part. Un silence lourd s’était abattu sur les restanques, rien de suspect à signaler.

Le jour de mon départ il a encore neigé. Le lendemain, au téléphone, Gilles m’a fait part de son inquiétude. Sous les arbres la neige était maculée de petites taches de sang. Le voisin pensait que les oliviers avaient sué leur sève. Quelle drôle d’idée ! J’optais pour une explication plus rassurante : la neige fondante avait ressuyé sur les feuilles les restes d’oxyde de cuivre pulvérisé à l’automne.

-          As-tu vérifié si des jeunes branches n’ont pas éclaté ?

-          Oui, rien d’anormal chez nous, contrairement à nos voisins dont certaines se sont ouvertes sur toute leur longueur.

J’attribuais cette fragilité au fait que leurs oliviers sont irrigués alors que les nôtres ne le sont pas.

Dès mon retour, trois jours plus tard, je passais en revue mes troupes, arbre par arbre. J’examinais les jeunes rameaux : aucun ne présentait les coupures caractéristiques du gel ; aucune charpentière n’était fendue, seules quelques feuilles nouvelles se paraient d’un vert translucide inhabituel qui m’interpela. Mais dans l’ensemble j’étais rassurée.

Quelques jours plus tard, un matin, Gilles a fait irruption :

-          Les oliviers perdent leurs feuilles !

Je repensais aux feuilles translucides aperçues ça et là.

-          Ce doit être très localisé.

-          Non, partout, sous chaque arbre, un vrai tapis de feuilles mortes.

Je me précipitais à l’extérieur. Effectivement de nombreuses feuilles encore vertes recouvraient le sol sous les frondaisons. J’examinai celles demeurées sur l’arbre et je m’aperçus alors que toutes étaient racornies, comme dans les périodes de forte sècheresse en plein été.

Les jours suivants elles se desséchèrent et commencèrent à roussir ; les arbres continuaient à se déplumer, inexorablement. Nous avons commencé la taille, une taille sévère, pour supprimer les rameaux les plus secs. Nous nous sommes aperçus alors que tous les rameaux des extrémités se fendaient sur leur longueur ; il suffisait de caresser leur bois pour que l’écorce se détache. Les branches qui ne paraissaient pas touchées au départ, séchaient à leur tour une semaine plus tard.

Aujourd’hui certains arbres sont complètement grillés, aucune feuille n’a été épargnée, comme après le passage d’un incendie. Je caresse l’écorce rugueuse de notre millénaire à chacun de mes passages pour lui faire courage. Tous mes favoris semblent morts : le millénaire, bien sûr, mais aussi celui qui se trouve devant la fenêtre de mon atelier et dont j’admire les oiseaux qu’abrite sa ramure, tout en travaillant ; et puis, le jeune, pas encore centenaire, seul au milieu du pré, qui s’offre au soleil avec volupté d’habitude ; sans parler de nos bébés, la centaine que nous avons plantés en l’an 2000 et que nous avons vu grandir avec fierté, les façonnant à notre goût.

 

Leur spectacle me fait mal, je les couve du regard, les encourage à reprendre vie, à repartir d’un nouveau pied. Cela prendra du temps. Les maladies vont se développer sur les gerçures ; la rogne, la cercosporose, vont continuer à les affaiblir, nous le savons. Il nous faudra lutter, tailler, pulvériser, espérer. L’olivier ne nous a-t-il pas appris la patience ?

 

Et si… et s’ils étaient morts, comme en 56 ? Cette idée me vient quelquefois, elle passe devant moi, se promène entre les branches dégarnies, me mouille les yeux. Je la chasse d’un revers de main et continue la taille… Je laisse quelques tire-sève pour les stimuler, et je coupe, je coupe ; chaque coup de sécateur résonne dans ma poitrine.

Maintenant, j’ai fini par admettre l’évidence : c’est bien la sève qui s’était écoulée en taches rouges sur la neige ; nos oliviers, cette nuit là avaient pleuré des larmes de sang.