Présentation

Après des études supérieures en lettres modernes, j'ai effectué un retour à la terre dans les années soixante-dix, me consacrant au maraîchage puis à l'oléiculture. www.adolive.com 

Inspirée par cet arbre mythique qu'est l'olivier, j'ai éprouvé le besoin de décrire la relation qui nous unit afin de transmettre les leçons de sagesse, d'amour et de beauté, qu'il insuffle à ceux qui se donnent la peine de l'aider à prospérer.

A la parution de mon premier livre j'ai adhéré à  l'association internationale des écrivains et artistes paysans (AEAP), que j'ai l'honneur de présider aujourd'hui.
Site: www.ecrivains-paysans.com 
Blog: http://blog.ecrivains-paysans.com 

Vous trouverez ici mes publications que vous pouvez vous procurer (France métropolitaine uniquement), ainsi que l'annonce des manifestations auxquelles je participe.

Merci de votre visite, n'oubliez pas qu'un petit message, laissé sur la page contact, me fait toujours plaisir.

A bientôt,

Jacqueline

 

 

La France agricoleLa France agricole [1.246 Kb]

Un texte de temps en temps, selon l'humeur du moment

Rencontre

 Paix et sérénité.

Jouissance de la fraîcheur des sous-bois de montagne en plein cœur de l’été.

Le sentier large et facile ondule au rythme de la descente. De temps à autre, vers l’aval, quelques trouées entre les fûts bien alignés nous révèlent des paysages insoupçonnés, vastes ou abrupts, toujours grandioses. Nos pas martèlent le temps, un temps linéaire que rien ne semble devoir troubler. Nandi nous précède, la truffe collée au sol pour débusquer d’invisibles intrus.

-         Il faut prendre à gauche pour rejoindre le village, me lance Monique qui me suit.

Je tourne et tout bascule. Le calme se trouble devant l’incongru, l’inattendu, le paranormal.

A quelques mètres de moi, un gros chien. Je m’entends dire :

-         Attention, il y a un gros chien !

Pourtant je devine que ce sont là des mots banals pour une situation qui ne l’est pas. 

L’animal est replié sur lui-même et tapi contre le talus comme s’il voulait s’y fondre. Sa position et sa fourrure épaisse et claire, chinée de gris-beige-blanc évoquent un bonhomme de neige. Un bonhomme de neige au yeux perçants, charbons ardents qui me fixent intensément, d’un regard à la fois inquiet et inquiétant, un regard inquisiteur sans pitié qui m’hypnotise.

J’ai peur alors pour Nandi. Je crie aux suivants « Tenez Nandi ».

Dérangé dans sa retraite, il se lève et se campe au travers du sentier. Seigneurial. Il nous toise et je remarque sa croupe fuyante prolongée d’une queue particulièrement touffue qui se redresse près du sol.

Alors que derrière moi Monique pousse des « Oh ! Oh » d’émotion et de crainte, je comprends soudain que nous n’avons pas affaire à un chien mais à un animal sauvage. Je balaie les images improbables de renard géant ou d’hyène qui m’assaillent pour me rendre à l’évidence :

-         C’est un loup !

-         Un loup ! Mais oui, c’est un loup ! hurle Monique derrière moi, vite rejointe par Lionel alors que Gilles arrivera trop tard pour le spectacle.

Tranquillement, notre Ysengrin s’éloigne sur le sentier jusqu’au bout de sa ligne droite où nous le verrons se fondre dans les taillis, nous laissant perplexes et sidérés.

Pendant quelques instants nous venions de quitter le réel, le normal, le quotidien, le banal, pour entrer dans l’espace intemporel et merveilleux des légendes qui ont façonné notre enfance, tous prêts à découvrir sans étonnement au détour du chemin le Petit Chaperon rouge, les nains de Blanche-neige ou le cercueil de la Belle au bois dormant.

Les jours suivant, qu’il fut difficile de redescendre sur terre ! Mais au fait, en suis-je vraiment revenue… Il reste devant moi, alors que je vous parle, un regard énigmatique et fascinant qui continue à me fixer et ne me quittera plus.

 

L'accident

 

Ce texte a été primé au concours de rédaction "Sur les chemins de l'école" organisé par l'Ethnopôle Garae de Carcassonne où la remise des prix a eu lieu les 18 et 19 septembre 2020. Il est affiché au Musée de l'école, 3 Rue du Plô, Cité de Carcassonne, dans le cadre de l'exposition "Au pied de la lettre". 

 Le marché du samedi terminé, Maman a replié son étal, rangé les cagettes vides dans le fourgon, chargé les tréteaux, le parasol, la balance ; elle a compté le contenu de sa caisse avec satisfaction : les ventes ont été correctes, elle n’aurait pas travaillé si dur pour rien.

Et elle a pris la route du retour, celle qui remonte le cours du fleuve depuis la ville où il se répand dans la Grande Bleue tout près du marché, jusqu’à quelques lieues de sa source, juste en amont de la commune où se situe notre petite exploitation agricole.

La route du retour représente un moment privilégié pour Maman. Enfin assise et silencieuse après avoir palabré toute la matinée, elle se relaxe afin d’arriver à la maison dans les meilleures dispositions pour se consacrer entièrement à nous, sa famille. Elle ramène toujours de quoi préparer quelques mets délicieux pour le week-end où nous nous retrouvons réunis autour de la table, en dehors des contraintes scolaires. Le samedi midi c’est au tour de Papa de préparer le repas. A cette heure, pense-elle, il a déjà dû se mettre aux fourneaux pendant que les filles mettent le couvert. Nous veillons toujours à ce que tout soit prêt lorsqu’elle arrive car nous savons qu’elle s’est levée à quatre heure du matin au lendemain d’une journée de cueillette harassante.

Comme tous les samedis pendant ce trajet Maman savoure à l’avance ce moment où elle arrivera, ouvrira la porte et nous embrassera puis mettra les pieds sous la table et se laissera servir. Alors commenceront nos échanges, où chacun en même temps racontera sa matinée, dans une grande confusion. Les conversations s’entremêleront, les réponses échapperont aux questions, nous parlerons la bouche pleine et nos rires couvriront les mots dans les cliquetis des couteaux et des fourchettes.

La traversée de la ville à l’heure où les gens sont à table est rapide et elle arrive vite dans les faubourgs, traverse les hautes barres d’immeubles qui s’alignent devant le lit du fleuve, trop large pour ce petit torrent de montagne qui ne se gonfle que lors de fortes pluies. Elle gagne enfin la pénétrante construite sur sa rive. Là elle peut accélérer avec la satisfaction d’écourter le temps de son retour. Au bout de la pénétrante, au rond-point, elle quitte la vallée pour attaquer le col derrière lequel se blottit notre village. La route est large et son fourgon lancé à vive allure se balance sans ménagement au gré de ses courbes. A l’entrée de la longue ligne droite qui précède la succession de lacets qui escaladent le col, elle accélère encore.

 

Mais que se passe-t-il là-haut ? Tout au bout plusieurs voitures semblent bloquer l’accès au virage, elle distingue une voiture de police et… oui, il n’y a pas de doute, une voiture s’est retournée sur le toit au milieu de la route.

Elle ralentit mais un gendarme lui fait signe de se dépêcher et de libérer la voie.

C’est alors qu’elle aperçoit un car presque vertical, le nez dans le ravin qui descend de la montagne ; son arrière-train dépasse à peine du parapet défoncé. Sur la vitre arrière un panneau jaune affiche deux silhouettes d’enfants.

Alors qu’elle refuse l’évidence, son cerveau lui impose malgré tout un raisonnement logique :
C’est le bus de ramassage scolaire !

Celui qui ramène les enfants du collège au village…

Nous sommes samedi…

Le samedi il quitte le collège à midi pour être à midi et demi au village…

Treize heures trente. L’accident s’est donc produit il y a une heure, alors qu’il montait….

Plein d’enfants.

Et parmi eux, les filles !

Sidérée, elle ne s’est même pas aperçue qu’elle s’est arrêtée en plein milieu du virage sur la seule voie libre. Le gendarme s’époumone « Dégagez, dépêchez-vous ».

-          Mes enfants ! Mes filles ! Où sont mes filles ?

-          Avancez Madame, avancez, ne restez pas là.

-          Mes enfants sont dans ce car ! Je veux voir mes enfants.

Devant ses hurlements hystériques le gendarme s’adoucit :

-          Il n’y a plus personne dans le car et il n’y a pas eu de blessés, les enfants ont rejoint le village à pied. Dégagez la voie maintenant.

Elle jette un dernier coup d’œil au car et démarre en trombe. Il lui semble impossible qu’il n’y ait pas eu de blessé, le gendarme n’a cherché qu’à la rassurer, pense-t-elle. Et elle lance son fourgon à l’assaut des épingles à cheveux ; à l’arrière, les piles de cagettes s’effondrent et s’entrechoquent ; le moteur en surrégime ronfle et crache ; elle passe le col et se lance dans la descente vers le village avec une seule obsession : voir ses filles, les voir en chair et en os.

Ce jour-là le village fête la Saint-André, comme chaque dernier samedi de novembre. Les rues sont envahies de piétons qui déambulent devant les étals des marchands sur la place des Bœufs, ainsi nommée car dans le temps, on y pratiquait la plus grande foire agricole de la Vallée. Maman aperçoit le stand de pralines devant le camion de notre voisin forain Bill.

-          Bill, tu as vu mes filles ?

Il accourt, conscient de son inquiétude, car, bien sûr, tout le village est au courant de l’accident.

-          J’ai vu passer ton mari, la voiture pleine d’enfants.

-          Mais… mes filles, elles y étaient ? Tu les as vues ?

-          Je ne les ai pas vues, mais elles devaient y être. Elles y étaient sûrement.

Elle repart de plus belle, le suspens continue et elle se fraie tant bien que mal un passage dans la foule, à coups de klaxons rageurs. Enfin elle atteint la petite route étroite et sinueuse qui grimpe vers notre chez nous. Deux sens pour une seule voie sur quatre kilomètres. Elle bloque l’avertisseur et ne ralentit dans aucun virage.

A l’approche du dénouement, l’angoisse l’envahit jusqu’à la peur panique. Des images terribles s’imposent ; elle entend le choc effroyable de la voiture défonçant l’autocar, les hurlements des enfants projetés subitement vers l’avant, les uns sur les autres. Sûr, ils ont crié « Maman », ils ont tous criés « Maman » sauf Aurélia qui a dû appeler « Swanie » et Swanie qui hurlait « Aurélia ». Le fracas des vitres qui explosent, les éclats de verre dans les chairs tendres, dans les yeux… Elle entend les pompiers. Combien de blessés ? Y a-t-il eu des… Non, pas ça ! Des sanglots l’étouffent à présent.

Aux virages dits « des pins blancs » elle ralentit, comme d’habitude. D’ordinaire elle se ménage cet instant de plaisir d’embrasser du regard notre maison qui apparaît entre les branches, comme blottie dans un nid douillet, caressant du regard l’écrin de verdure qui protège ceux qu’elle aime. Aujourd’hui, elle se contente de vérifier d’un coup d’œil que notre voiture se trouve bien sur le terre-plein qui surplombe la maison. Elle y est. Elle comprend que son mari n’est donc pas reparti pour l’hôpital après avoir ramené les enfants rescapés au village. Elles n’ont donc pas été hospitalisées. Sauves ou… Sa vue se brouille, elle a envie de crier, elle sanglote maintenant…

 

La voilà qui arrive ; le fourgon descend la rampe d’accès qui mène à la maison.

Sur le terre-plein, nous sommes là tous les trois. Papa nous serre contre lui, ma sœur et moi. Fort, très fort, je sens qu’il tremble. Nous affichons notre plus beau sourire pour rassurer Maman. Nous savions combien la vision du car dans le ravin avait dû la bouleverser et l’inquiéter. Alors nous l’avons attendue dehors pour mettre le plus vite possible un terme à son angoisse.

Maintenant elle est là, je la vois, mes sens se réveillent en même temps que s’efface le cauchemar qui me maintenait dans une obscure torpeur depuis le choc assourdissant. Dès cet instant de terreur je n’ai plus pensé qu’à elle, dans un besoin vital de me retrouver tout contre elle, comme au premier jour.

Maman a coupé le moteur et se laisse glisser hors du fourgon dans nos bras.

Combien de temps restons-nous ainsi enlacés en sanglotant ?

Avec Swanie nous pleurons enfin notre peur. Nous pleurons le vacarme effroyable de la voiture défonçant l’autocar, nous pleurons les hurlements des enfants, la panique de se perdre l’une l’autre, les cris du chauffeur qui nous extirpait un à un de l’habitacle en nous ordonnant de courir, de nous éloigner au plus vite et de nous rendre à pied au village. Nous pleurons maintenant cet exode à la queue leu leu d’enfants terrorisés et silencieux qui ahanaient leur peur en grimpant vers le col aussi vite que le permettaient leurs jambes encore vacillantes, nous pleurons la joie d’avoir vu apparaître soudain la voiture de Papa.

Papa pleure le cri soudain entendu dans la foule.

-          Le car de ramassage de Contes est tombé dans un ravin.

Il était descendu au village pour les récupérer un peu en avance, histoire de faire un petit tour sur le champ de foire, saluer quelques amis…

Il se promenait tranquillement entre les étals lorsque le cri a retenti, le figeant sur place comme un coup d’épée dans le cœur.

-          Le car de ramassage de Contes est tombé dans un ravin.

Il n’a pas cherché à en savoir davantage. Il a couru aussi vite qu’il le pouvait, bousculant les badauds sans s’excuser, jusqu’à sa voiture, puis il avait dévalé le col de Nice comme un fou, la gorge nouée, s’attendant, à la sortie de chaque virage, de tomber sur un spectacle insoutenable. Puis soudain, les enfants, à la queue leu leu, les uns derrière les autres, marchant aussi vite que le permettait la côte. Parmi eux, les filles se distinguèrent de loin, la main dans la main, belles, belles comme jamais !

Il avait entassé autant d’enfants qu’il était possible dans son break. D’autres voitures s’arrêtaient pour l’imiter et il était rentré aussitôt, inquiet au sujet de Maman, pensant à sa stupeur lorsqu’elle découvrirait l’accident au retour du marché.

Et Maman pleure à chaudes larmes la joie de nous serrer dans ses bras.

Nous savourons nos odeurs et notre chaleur, en couvrant de larmes nos baisers.

Maman est rentrée, nous sommes de nouveau réunis et notre vie peut reprendre son cours.

 

Autour de nous rien n’a changé, le décor habituel est le même. Le haut pigeonnier domine les toits de la maison de pierre. Les terrasses bien alignées étagent leurs légumes selon une savante palette de dégradés de vert bien orchestrés. Les collines sombres boisées nous entourent de leur mystère et juste au-dessus de nos têtes, une brise fraîche d’automne que n’arrivent pas à tiédir les pâles rayons d’un soleil résigné, bruisse mollement dans le feuillage métallique d’un olivier où s’ébattent de joyeuses mésanges. Tout est en ordre. La fumée qu’exhale la cheminée nous invite à entrer nous installer autour de la table. Papa, comme tous les samedis, coince un torchon dans sa ceinture avant de nous servir, puis les conversations fusent, s’entremêlent, les réponses échappent aux questions, nous parlons la bouche pleine et les rires couvrent les mots dans les cliquetis des couteaux et des fourchettes. Swanie et moi racontons l’accident, nous interrompant sans cesse ou parlant en même temps, Papa nous redit plusieurs fois le cri entendu dans la foule, et Maman, évoque la ligne droite, l’attroupement tout au bout, la voiture sur le toit et enfin l’autocar vertical, son panneau avec le sigle représentant deux enfants sur fond jaune.

L’habitude a repris ses droits. Pourtant l’air n’a pas le même goût qu’à l’ordinaire. On a envie de le respirer avec le nez, comme un parfum. Notre ferme avoue son âge et émerge du fond des temps pour nous offrir la protection de tous ceux qui s’y sont succédé au fil des siècles. Le décor avec ses terrasses, ses collines et ses bois reste suspendu dans l’azur, comme une bulle de savon irisée emportée par le vent, ou encore comme enfermé dans une boule de cristal que l’on retourne pour voir tomber la neige.

Tout est pareil et pourtant plus rien ne sera jamais plus comme avant car je viens de découvrir la fragilité de l’Être, l’éternité de l’instant, la puissance de l’amour et l’infinie beauté de la vie.

Aurélia Potot, par la plume de Jacqueline Bellino